bon. Une BD est dessinée, soit. Par contre le scénario est une étape tout à fait facultative et par laquelle passent rarement les auteurs complets. De plus, il y a dans un scénario des indices (plus ou moins importants) concernant la forme (détails de mise en scène, style des dialogues...) qui empêchent de le cantonner au seul rôle de fond. De la même manière, le dessin en donnant à voir plus que le scénario ne le précise (forcément), dirige le propos, ou le transforme... Il fait le fond aussi.

  • BD : Simple raccourci de Bande Dessinée. Ce n’est pas Bédé non plus. C’est dit comme ça exprès : la polémique qu’implique la différenciation claire de ces deux termes et de ce qu’ils véhiculent, si elle a du sens, possède également le défaut de tout classement : elle caricature. Je préfère donc m’en tenir à l’écart.

HYBRIDE

Art Press d’il y a quelques années (hors-série spécial BD) abordait le médium en se demandant (et en demandant à des auteurs) s’il dépend de la littérature ou des arts plastiques. Killofer répondait à peu près : l’un ou l’autre, suivant que l’on s’attache plus au graphisme ou à la narration... Tout en ne perdant pas de vue que c’est l’interaction des deux et la difficulté à classer ce moyen d’expression qui font la BD.

Trondheim, dans la même interview, se refuse à y voir un art bâtard. Moi, c’est bien ce côté métis qui me plaît, mais plutôt que d’opposer le bâtard au pur (jugement de valeur induit), je vois des arts simples (je dirais bien premiers, comme les nombres... si ce n’était utilisé autrement) et des arts hybrides.

FORME

J’ai dit « Tout a été dit ». Et je comprends moins aujourd’hui ce que j’ai dit là. Tout quoi ? Et qu’est-ce que dire ?

Les Hommes répètent leurs histoires de survie, de sentiments, de pulsions sexuelles et de luttes de pouvoir depuis la nuit des temps. Le monde tourne autour de ça, et par extension toute œuvre qui s’en inspire. On raconte, on donne à voir ou à entendre encore des choses extraordinaires sur ces sujets. Par le génie du regard, de la forme... qui dit aussi. Tout n’a pas été dit.

« Tout n’a pas été dit », je dis. Mais je ne me contredis pas sur le fond (qui dit que la forme a le pouvoir). Tout (n’)a (pas) été dit.

Interroger la forme, c’est rendre justice au fond, c’est le sauver de la perte de sens qui le guette s’il devient l’otage du message, presque nécessairement formaté. C’est le sauver du cliché. Qui a du vrai, dit-on... Mais qui en a surtout eu à un moment et dans des conditions données, et qui comme toute chose figée ne véhicule plus rien. Le meilleur moyen de ne rien dire, c’est de vouloir mettre du fond !

POLITIQUE

Les humains sont ce qu’ils sont. Mais les humains changent le monde. Le monde change de plus en plus vite, parce que les humains se donnent de plus en plus de pouvoir et que les conséquences de leur mode de vie des cent dernières années commencent à se faire sentir : la planète est à l’agonie. Il faut trouver en urgence des solutions pour inverser le processus qui nous mène droit dans le mur. Il faut inventer. Et inventer en prenant en compte la nature et le bien-être d’une humanité de moins en moins équitablement partagée entre les pauvres (nombreux) et les riches (destructeurs).

C’est d’actualité. On dit beaucoup là-dessus (si l’on sait écouter), mais pas depuis longtemps. C’est d’actualité, mais c’est surtout inédit. À l’échelle mondiale, l’Homme met à mal sa survie future, en toute désinvolture, et c’est sur tout un parcours du progrès qu’il faut revenir pour tirer des leçons et pouvoir envisager un futur à notre planète et à ses habitants. C’est d’une envergure inédite en politique. Et c’est ce qui fait peur. On m’a soufflé que c’était le sujet en or, le seul qui vaille... Que l’artiste se doit d’en parler.

C’est politique. Mais un récit n’est pas politique. Entendez : un récit n’a pas le pouvoir d’être démonstratif, ou ce n’est plus de l’art (voir le film Syriana de Stefen Gahgan, qui essaie de l’être et en devient incompréhensible). L’art se sert du monde comme matière première et propose un regard. L’art ne se veut pas objectif, le message politique oui. Tchekov dit « un récit ne doit jamais être politique, mais on peut parler d’êtres humains qui font de la politique ». Sentence qu’un maître comme Tardi applique à merveille.

Par ailleurs, mettre son art au service d’un engagement, c’est malheureusement souvent le meilleur moyen de ne pas être réellement engagé. Pseudo-artiste et consommateur se rassurent mutuellement et se complaisent dans une contestation partagée, sans chercher à agir ni à en savoir plus. Dick Annegarn dira à propos d’une chanson, qu’elle peut être l’étincelle, mais en aucun cas la flamme. OK pour l’étincelle...

Mais l’art n’est politique à mon sens, que quand il ne cherche pas à être vendu, à toucher un public précis. L’art est politique quand il ne donne pas du consensuel ou du pré-mâché, quand il tient les gens en éveil, leur donne le devoir d’être acteurs (donne à penser plutôt que de dire quoi penser) : quand il est art !

L’art est politique par définition finalement : la vie est dans l’art, et la politique est dans la vie... l’engagement (le choix) n’est pas là. La méprise (qui n’est parfois qu’un raccourci), c’est de dire : la BD (par exemple), c’est de l’art (ou ça n’en est pas). Si la BD n’est pas de l’art, c’est qu’elle ne l’est pas plus que le théâtre, la littérature ou la peinture. L’art peut simplement être pratiqué par le biais de ces différents moyens d’expression, et de bien d’autres. Et si la politique est dans tout, c’est à ce seul titre de composante qu’elle se doit également d’être partie intégrante de l’art.

Quand Gébé lance en 1971 : « On arrête tout, on réfléchit, et c’est pas triste », c’est un désir politique. C’est le mot d’ordre de sa BD L’an 01 qui est plus qu’une BD (parue par épisodes dans Politique Hebdo, elle vaut à Gébé de nombreux courriers de sympathisants, qui seront ensuite sollicités pour écrire certaines scènes, et jouer dans le film que tournera Doillon avec sa complicité, et celle de bien d’autres : Coluche, Depardieu...). Mais Gébé n’est pas un politique, c’est un poète et un immense artiste qui pratique -entre autres- la BD. L’an 01, c’est génial, parce que c’est unique. Gébé y illustre sa théorie du pas de côté, qui est pour moi l’essence de l’art, pas moins. Et de la vie aussi : apprendre à aborder toujours les choses sous un angle différent, c’est là que réside la première liberté qui vaille : celle de rêver, de ne pas être prisonnier du matériel... Une liberté qu’on ne peut s’accorder que si on a appris à le faire... J’y reviendrai).

Squarzoni (Garduno en temps de paix, DOL...) fait de la BD démonstrative, ouvertement politique. Si le propos a son intérêt, la forme est rigide et sans à-propos. C’est tout sauf de l’art.

Davodeau s’en tire un peu mieux avec Rural! ou Les mauvaises gens, parce qu’il maîtrise mieux le médium, mais son abus de pathos ringardise de facto le propos, s’il ne le tue : c’est un faiseur, juste un peu plus fin qu’un Larcenet, maître en la matière*. Les gens aiment parce qu’ils se retrouvent dans les idées de ces auteurs, et que même si ce n’est pas tout à fait le cas, ça se lit facilement. Mais quel impact politique ? Qui se découvre des idées nouvelles grâce à leurs livres ? Pas grand monde, je le crains. De plus, la BD, cela reste trop confidentiel ; si on veut faire une arme, on prend des stars et on filme Indigènes (Rachid Bouchareb). C’est très moyen aussi, mais le film est accessoire, seul compte la couverture médiatique, la tribune offerte aux idées : les gens sont sensibilisés à un truc. Mais un parmi tant d’autres qui méritent de l’attention (autres trucs dont ils continueront à se foutre royalement puisque aucune star n’en parle).

Je ne dis pas que toute évocation d’idées personnelles de l’ordre de l’engagement politique ne peut être considéré comme de l’art. Personne ne doit se priver d’évoquer ce à quoi il croit, tant que ce n’est pas une fin en soi, et qu’il le fait par le biais d’une expression formelle fine et originale (le danger, dans le cas contraire est que le résultat puisse s’apparenter à une forme de propagande -à l’exemple, en exagérant un peu, de Farenheit 9/11 et de Sicko de Michael Moore- ou que, comme certaines histoires de Crumb (qui est un grand artiste), ce soit juste plat, voire contre-productif quand c’est trop caricatural : voir Amerika). Bien des artistes l’ont fait ou le font encore, et il n’est pas exclu que l’art puisse sensibiliser à certains sujets, au passage, si j’ose dire. Je sais aussi que bien des œuvres se situent sur le fil de cette nuance, et qu’il en va ensuite du regard du récepteur de trancher en fonction de son vécu et de ses attentes. Ainsi, si j’ai perçu Le cauchemar de Darwin (Hubert Sauper) comme un grand film noir, certains ont vu principalement, en ce qui pour moi n’était pas central, une thèse approximative basée sur des accusations que l’auteur n’a su étayer de preuves concrètes. Mais le documentaire est un peu un cas à part, où l’objectivité de ce qu’a vu l’auteur (et qu’il veut transmettre plus ou moins fidèlement) sera toujours en porte-à-faux avec la subjectivité de son regard artistique, s’il s’en revendique un (mais n’est-ce pas alors un devoir, lorsque tout de communication que soit le projet, on le destine à un public autre que privé ?).

Il va de soi que pour juger de la qualité artistique d’une œuvre, c’est à l’aune du contexte historique et géographique et des contraintes diverses qui leurs sont affiliées, que l’on devra procéder (bien que de commande, et de propagande, beaucoup de trouvailles formelles font de La ligne générale de Eisenstein, un film hypnotisant dont le pathos ultra stylisé est à mon sens une grande qualité artistique), et je me garderai bien de généraliser mes attentes à des œuvres produites aujourd’hui en des endroits où la liberté d’expression est contrariée. Les vitrines que sont les festivals internationaux de cinéma, de littérature ou d’art contemporain, permettent à des ouvrages créés par des artistes à l’insu de leur gouvernement de toucher un public, et à leurs auteurs de garder une totale liberté de conception, dans la limite de leurs moyens techniques... Mais je doute que ce soit aussi évident dans tous les domaines de création.

Le cinéma fait plus volontiers parler de lui que la BD, et c’est pour cette raison que je l’évoque aisément. J’ai trop de lacunes en ce qui concerne la connaissance des autres formes d’art (notamment non narratives) pour me risquer à les prendre en exemple. Mais mon propos s’y rattache quand même.

La décroissance (économique des pays riches), et tout ce que ça implique, est une idée politique en laquelle je place un grand espoir. Écologiquement et humainement, je crois que les gens ont tout à gagner à vivre plus simplement. Aux essentiels liberté, égalité et fraternité, j’ajouterais humilité, valeur primordiale à mon avis, à une époque où la course aveugle au profit est reine de toute chose et fait tourner le monde à l’envers.

Je crois à la décroissance et j’essaie de fonctionner dans ce sens par mes actes au quotidien. J’y crois et j’ai envie de le faire partager. Mais pour toutes les raisons évoquées, je ne me vois pas l’exprimer en BD. Même en toile de fond, en amorce, en impulsion... Je me sens à la fois trop impliqué et pas assez sûr de moi. Je ne me sens pas assez de talent pour m’investir tout en gardant une distance nécessaire. La vision de l’art que je prétends pratiquer, ou essayer, me le déconseille. Je suis bloqué. (Heureusement, l’ami Sylvain-Moizie s’y colle. C’est Ultra Violette en collection Clitopile Pruineux, à l’Institut Pacôme, et en quatorze épisodes scénarisés par des personnes différentes. La plupart sont encore à paraître, et j’ai pour ma part signé le scénario du numéro deux.)

Je suis bloqué, et mes sujets de prédilection jusqu’alors commencent à me lasser : je ne sais parler que de ce que je connais, et ma culture est limitée.

J’ai pas mal parlé de moi. J’ai appris avec le temps à le faire de façon plus légère, distanciée, voire complètement décalée... Mais j’en ai un peu marre. Le moi a beaucoup été traité par la génération de L’Association, et a fait des émules, notamment dans la micro-édition. Plus grand chose d’inédit ne ressort de tout ça.

Dans Bigle! (Psychoprophylactique Relatif n°3) j’ai expérimenté. La micro-édition permet l’expérimentation. C’est un terrain que je n’ai pas fini d’explorer, tant la BD -médium neuf- permet de choses excitantes. Cependant tout cela touche très peu de personnes, et continuer exclusivement dans cette voie ne peut me rendre qu’aigri. Dès lors, la BD ne peut qu’être une activité complémentaire. Comme pour bien des auteurs, selon qui comme moi, créer dans un but commercial est un non-sens. L’art se niche parfois dans l’artisanat ou dans la production en série, mais l’artiste total (qui n’existe pas, on est bien d’accord... ce qui n’empêche pas l’exigence envers soi-même et son travail) est intègre dans sa démarche, et cela implique qu’il vive d’autre chose ou de son art par hasard. Et cela me convient. Pour la croûte et le reste, il y a de quoi faire.

  • Au-delà de la qualité d’une œuvre (qui peut toujours faire débat), c’est bien sur ses particularités qu’il est primordial d’être regardant. La diversité et le pluralisme sont parents de libre-pensée et de sensibilité. L’ennemi se nomme uniformisation, standardisation, ou globalisation. Il a la forme, en ce qui concerne la BD, de nombre de productions fines d’apparence cachant mal leurs influences et leur vide. Les ersatz de Sfar (qui n’est déjà plus lui-même que son propre ersatz) et de Blain au dessin (qui aura toujours une longueur de style d’avance) en pagaille, et, plus difficilement décelables, ces résidus bourrés de tics d’une certaine nouvelle BD (que l’on veut faire passer pour la figure de proue d’un âge d’or) ne sont pas toujours antipathiques... mais très souvent inutiles.

Au contraire, une bande dessinée comme Le Marquis D’Anaon (Velhmann et Bonhomme), que l’on peut estampiller série historique (de structure classique), et qui en tant que telle, peut rebuter le lecteur avide d’inédit (et pas nécessairement curieux d’un sujet en particulier), s’affirme dans son tome 4 comme brillante par sa mise en scène, la sobriété et la qualité de son dessin, et une somme de détails particuliers et intelligents qui lui donnent vie. Ne pas se fier aux apparences, évidemment !

Sur ce sujet ô combien épineux (on a tous des influences, c’est naturel... l’essentiel étant de ne pas avoir les mêmes et de bien les digérer), je conseille vivement la vision du film documentaire Mondovino (Jonathan Nossiter) qui bien que traitant du vin, aborde les mêmes problématiques de manière légère et ludique (ce qui n’empêche pas le sérieux). En exagérant beaucoup, Lewis Trondheim, directeur de collection (Shampooing chez Delcourt) éditant un Allan Barte qui n’a visiblement pas tué le maître (Le journal du lutin), serait l’alter ego de l’œnologue Michel Rolland, consultant en vin pour des dizaines de domaines, et créateur de produits standards à son goût. Je ne trouve fort heureusement pas de parenté en BD au critique de vins Robert Parker qui fait la pluie et le beau temps dans le monde des crus (le magazine Wine Spectator les classe même!) : les vins bien notés atteignent des prix faramineux... Comme des œuvres d’art originales. La BD par son statut de produit manufacturé (qu’est pourtant le vin aussi) hors tirages de luxe, échappe à ça. Ouf. Pour tout le reste, on est en droit de (se) poser des questions...

ART

Mais on me dit : « Pourquoi vouloir à tout prix faire du neuf ? On dirait que tu rentres dans le système consommation que vend la télé : NOUVEAU écrit partout. »

De mon point de vue, c’est justement parce qu’ils ne sont pas sensibilisés à l’art que les gens cherchent refuge dans la consommation. Consommation de trucs nouveaux pour qui n’est pas satisfait de ce qu’il a. Et qui zappera comme un gamin, de l’un à l’autre (déçu par une fausse nouveauté dont il ne sait déceler l’inanité), sans se préoccuper des effets écologiques de cette surconsommation, et des personnes qui en sus de ne pouvoir consommer eux aussi futilement, n’ont même pas de quoi se nourrir, se loger, se vêtir...

Un nouveau livre de BD qui n’a rien de neuf à proposer, en est un exemple parlant. Il y a tellement de vieilles BD géniales, relisons-les ! N’imprimons pas inutilement des choses fades, impersonnelles ou mauvaises. Imprimons à peu d’exemplaires, et laissons, amis libraires et éditeurs, à chaque livre le temps de trouver son public. Ça aussi, c’est écologique. Je ne pense pas encore avoir fait grand chose de mémorable, mais je me sens intègre dans la démarche, et mes livres sont des petits tirages... Le pilon n’existe pas dans la micro-édition.

Manu Chao, qu’on accuse de se répéter, dit que tout a été dit/fait et qu’il assume son côté recycleur, car le recyclage est aujourd’hui une chose primordiale à tous points de vue. C’est aussi ce que je viens de dire sur le nouveau. C’est aussi « Tout (n’)a (pas) été dit » : recycler permet d’innover. Et recycler, ça n’est pas copier !)

Si l’art ne fait pas de politique, la politique peut pour l’art. Et si je me sens bien des affinités avec le mouvement altermondialiste, le côté terre à terre de leurs représentants et leur façon d’envisager la musique, le ciné ou la BD (entre autres) à des fins militantes m’effraient. L’art sert à ouvrir de nouveaux horizons dans la tête des gens, pas à essayer de les convaincre de quelque chose.

L’art est utile à la formation d’individualités autonomes. L’art fait partie de la culture et doit avoir une place prépondérante dans l’éducation des enfants, des ados, et même (surtout) des adultes : la pratique de l’art ! (Personne ne naît artiste, bordel ! Seuls l’envie, l’acte et le REGARD font l’artiste. Et la diversité des regards, ainsi que l’accès de tous à cette richesse font la démocratie, ou y participent grandement.) C’est la base de ma conception d’une politique altermondialiste. On ne pourra convaincre les gens qu’une vie décente est à la portée de l’humanité entière (en reléguant l’économique, qui régit nos rapports, au second ou au cinquantième plan), que s’ils le ressentent ; que s’ils ont les armes pour ne pas se faire bouffer par l’envie de posséder ce que d’autres possèdent, ce que d’autres fabriquent... au mépris des règles les plus simples de bon sens qui veulent que la planète ait des ressources limitées, et que le productivisme induit une pollution qu’elle ne peut assimiler sans en souffrir gravement, et mettre à mal la survie de l’animal et du végétal à plus ou moins court terme.

Pratiquer l’art, c’est aussi -c’est déjà- apprendre à prendre son temps, à observer avant d’agir. (L‘Homme a besoin d’agir, c’est un fait. Il faut juste qu’il apprenne à le faire de façon inoffensive, matériellement parlant.) Emmener des écoliers, des étudiants, se promener une matinée, et les faire créer ensuite sur cette base de vécu et d’observation, c’est une partie essentielle du boulot d’instit ou de prof de demain. Du moins je l’espère... C’est une proposition en tout cas. À qui veut l’entendre et y prendre part.

C’est là où me mènent mes pensées pour le moment. On s’est un peu éloigné de la BD et de mes raisons d’en faire ou pas... mais si j’ai été clair, on voit bien que tout est lié.

Jonvon Nias

Corse / Cévennes / Charente / Alsace

an 07 / an 08

NB : Plein de bonnes BD en trois ans.

Il y a les traductions et les rééditions bien sûr (Scrublands de Joe Daly, le sublime La guerre de 100 ans de Gus Bofa, qui n’est pas une BD, bon !...), c’est un peu des fausses nouveautés, mais c’est mieux que des mauvaises nouveautés... en tout cas, nouvelles, elles l’étaient pour moi, et c’est tout ce qui m’importe.

Il y a ce dont j’ai parlé dans mes réclames entre septembre 06 et juin 07 (des vieilleries parfois, que je relisais ou découvrais).

Il y a ma découverte des Lettres au maire de V. de Alex Barbier, autour desquelles je tournais depuis un moment sans oser m’y plonger, une révélation (à mille lieues de certains beaux livres, objets de désir, et de frustration, qu’ils soient lus ou pas, comme des fausses créatures parfaites de papier glacé ou d’écran télé...).

Il y a Les sous-sols du Révolu de Marc-Antoine Mathieu, qui continue de creuser son sillon loufoque hyper charpenté avec majesté.

Il y a Chelsea in love de David Chelsea, roman graphique d’inspiration autobiographique à la narration et au dessin très travaillés et personnels.

Il y a La Marie en plastique de Prudhomme (dessin) et Rabaté (scénario), qui prouve si c’était encore à faire, qu’un dessin exemplaire sublime n’importe quelle histoire fadasse.

Il y a NonNonBâ de Shigeru Mizuki dont le dessin systématique m’a d’abord rebuté, et dont le prix du meilleur album au festival d’Angoulême en 2007 m’a, à l’instar d’une Satrapi en son temps (étrangère et femme, tout pour plaire aux médias... reste que l’œuvre valait le détour), agacé par son symbolisme évident (sujet de manga peut être sérieux, gna gna gna...). J’ai ensuite simplement découvert, à la lecture du pavé, ses multiples finesses, autrement plus remarquables que ses petits défauts de forme, qui en deviennent même de précieuses particularités.

Il y a Neige Rouge de Susumu Katsumata, témoignage juste et léger au dessin proprement superbe.

Il y a le Spirou (Le journal d’un ingénu) de Émile Bravo, qui n’en finit pas de renouveler la BD jeunesse d’aventure de facture classique... Son pas de côté à lui, est un de ceux qui m’a le plus marqué ces dernières années...

Il y a Sophie Darcq et Garène, deux jeunes auteuses plus que prometteuses qu’on ne peut lire que sur internet pour le moment si je ne m’abuse (ou en petits fascicules rares).

Il y a Lucie Durbiano, qui n’en finit pas de promettre avec ses univers-hommages justes et sensibles, mais qui ne parviennent pas à masquer pendant toute la durée de lecture une histoire somme toute assez plate (cf. Orage et Désespoir et Trésor), exception faite de Laurence, son premier récit, plus maladroit graphiquement, mais plus court, plus solide.

Il y a Mon mignon, de Lucas Méthé, qui n’est pas loin de trouver la distance juste avec son moi, et dont c’est à priori le seul problème puisque son talent est certain.

Il y a les livres des frères Hernandez (dernier en date : La rivière empoisonnée, chez Delcourt, par Gilbert H), qui jouant, à mon sens, seuls dans la catégorie de ce que j’ai envie de nommer (à défaut de trouver mieux) des épopées chorales et intimes (denses et folles), me marquent comme ont pu le faire déjà des œuvres-fleuves de Dostoïevski et Garcia Marquèz... pas moins ! (et pas en BD, donc.)

Il y a Le photographe de Guibert, Lemercier, et Lefèvre : un monument, à lire expressément pour ceux qui ont la chance de pouvoir encore le découvrir, et de lire les trois volumes d’affilée...

Et d’autres.

Côté mauvaises surprises, je ne retiens – même s’il y en a sûrement eu bien d’autres (cf. quelques anti-réclames parmi les réclames) – que cet ouvrage symptomatique de Michael Sterckeman appelé Intersections : tranches de vie de vingt-trentenaires citadins, essentiellement centrées sur les relations amoureuses/sexuelles, servies par un dessin plutôt élégant et pas frime. Élégant dans le trait, aseptisé dans ce qu’il représente : tous les personnages aux corps de Ken et Barbie (sauf la tête) sont beaux et se ressemblent beaucoup (le dessin animalier lui réussit beaucoup plus, comme dans Le prince aux plumes), et peuplent ainsi un monde fashion assez glaçant (reflet du désir de l’auteur ?).

Je ne sais la part de moi que l’auteur y a mis et peu importe, tant le livre respire le nombrilisme à plein nez : nombrilisme d’une même classe sociale urbaine et d’une même génération. L’auteur n’a pas besoin de se raconter directement, il lui suffit d’inventer des personnages interchangeables et tous reflets de ses propres préoccupations, que partagent et apprécient par avance ses semblables. Inutile de préciser que les banalités s’y ramassent à la pelle... Alors que chez Fabrice Neaud, David Chelsea, Joe Matt, JC Menu, Frédéric Boilet, Killofer, Mattt Konture et bien d’autres, le nombrilisme dont on pourra hypothétiquement les accuser ne nuit en rien à l’originalité de la forme avec laquelle ils traitent le même genre d’histoire : de manière véritablement personnelle. Car, quitte à être nombriliste, autant se regarder le nombril attentivement ! (comme on le ferait de n’importe quel sujet). Un nombril dans les grandes lignes, c’est vrai que c’est barbant. In fine, les œuvres particulières de ces grands auteurs ne peuvent toucher les nombrilistes. Sterckeman, lui, et comme nombre de bloggeurs nuls (« y’en a des biens », air connu), au contraire ne vise qu’eux... Et c’est là toute la différence.

Un bémol également sur le travail de Ruppert et Mulot, qui sortent livre sur livre à l’Asso ces derniers temps. Innovateurs et expérimentateurs dans la forme et la manière de travailler, on peut le reconnaître (et le saluer). Captivants, beaucoup moins. Leurs dialogues sont d’un systématisme épuisant, ainsi que le reflet d’un cynisme qui, plus qu’une marque de fabrique, est avant tout le résultat d’une certaine paresse intellectuelle, je le crains... Mais je me trompe peut-être. Moins de livres (et des visages aux personnages) nous aiderait déjà à apprécier chaque ouvrage pour ce qu’il est, et pas pour le nouveau concept de création qui l’accompagne. L’art de ces types est important, mais on le leur dit vraisemblablement un peu trop.

NB (2) : Suite à la lecture de L’éprouvette numéro 3 (l’excitante revue de l’Association) je découvre certaines de mes idées sous le stylo de Menu, Neaud, Méthé, dont cependant je ne partage pas toutes les convictions (mais même au sein de la revue, aucun consensus clair ne se dégage des articles engagés, et c’est bien heureux...), ainsi que dans les pages de Bourguignon. C’est dans l’air. Et c’est bien normal. Je pense cependant que tout mon propos n’est pas à frapper du seau du déjà-lu, et que son à-propos se situe également dans l’enchaînement des idées. De L’éprouvette numéro 3, et des deux précédents opus, bien des choses sont à retirer. Je ne peux que pousser chaleureusement à les lire, d’autant qu’il n’y en aura pas d’autre numéro.